mardi 26 novembre 2013

L’Iran n’aura pas la bombe atomique et c’est tant mieux (Art.194)


Quand Barack Obama m’a contacté par télépathie, le moyen de communication le plus protégé à ce jour, afin que je me charge d’expliquer l’enjeu de l’accord conclu ce week-end à Genève, je n’étais pas disposé au départ à répondre favorablement à sa requête, me trouvant haut perché, pour m’adonner à une activité amusante qui me permet de joindre l’utile à l’agréable, aérer mon esprit, délester mes neurones, élaguer mes arbres! Eh oui, les arbres ont besoin d’être élagués régulièrement, les esprits aussi, les actualités plus que tout. Avec certaines analyses d’entrée de gamme, il y a de quoi perdre le nord et son arabe au Moyen-Orient.

Il faut sans doute aller au-delà de la brièveté insignifiante d’un tweet pour comprendre ce qui s’est réellement passé à Genève, après la conclusion de l’accord sur le dossier nucléaire iranien. « We have reached an agreement » de Mohammad Javad Zarif, ne permet pas du tout de saisir la nouvelle donne orientale. Son grand sourire non plus. La propagande de ses alliés libanais, Hassan Nasrallah et Michel Aoun, encore moins. Certes, le ministre iranien des affaires étrangères et ses alliés libanais sont soulagés par cette entente, qui évite l’humiliation de nouvelles sanctions contre l’Iran, mais ce soulagement est sans doute proportionnel à l’importance de l’étranglement que vit la République islamique d’Iran depuis quelques années.

Le programme nucléaire iranien a commencé sous le Shah en 1953. La Révolution islamique, puis la guerre Iran-Irak l’a relégué au second plan. Sa reprise et son orientation militaire furent découvertes en 2002. Et depuis cette date, le régime des mollahs n’a cessé de mentir sur ses recherches atomiques. Sans l’ombre d’un doute, tout le monde sait que le programme nucléaire de l’Iran n’est pas civil comme le prouvent, entre autres, son stock de 186 kg d’uranium enrichi à 20 % et les 19 000 centrifugeuses qu’il détient, deux chiffres qui vont bien au-delà de ce qu’exige une exploitation civile de l’uranium pour la production électrique et l’usage médical.

L’accord de ce week-end est historique. Il faut dire que l’enjeu du dossier nucléaire iranien est colossal. On peut le résumer en une question toute simple. Est-ce que le monde peut assister passivement à l’acquisition un jour de l’arme atomique par la République islamique d’Iran ? La réponse est incontestablement, NON. Et ce ne sont pas les raisons qui manquent. J’en vois essentiellement trois.
D’abord, parce que le régime iranien est un régime théocratique à tendance fasciste. Il sera donc dangereux pour la sécurité internationale, notamment pour le Moyen-Orient, de laisser ce régime fanatique, détenir une arme de destruction massive. D’autant plus que l’Iran est inscrit par les États-Unis depuis 1992 sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme.
Ensuite, parce que le programme nucléaire iranien n’est pas entrepris dans un but dissuasif. L’Iran des mollahs veut détenir l’arme nucléaire pas pour dissuader Israël de l’attaquer, encore moins pour attaquer Israël, mais tout simplement pour accroitre sa capacité d’ingérence et de nuisance dans les pays arabes. Ainsi, l’arme nucléaire pour l’Iran est un moyen de s’imposer comme un acteur incontournable dans tous les pays arabes ayant une communauté chiite ou apparentée (alaouite). Du Liban à l’Arabie saoudite, en passant par l’Irak, la Syrie, le Yémen et le Bahreïn, les ingérences iraniennes dans les affaires du monde arabe ne sont plus à démontrer. La plus ostentatoire étant celle du double soutien militaire et financier au régime syrien, une assistance qui allonge l’espérance de vie du régime alaouite de Bachar el-Assad.
Enfin, parce que l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran, poussera inévitablement les pays arabes du Golfe à la course aux armements de destruction massive, faisant de la région explosive du Moyen-Orient, déjà avec les armes conventionnelles, la zone la plus dangereuse du monde. Et même avec des dirigeants responsables et de bonnes intentions, le risque d’accidents graves, involontaires ou pas, ne sera jamais écarté pour toutes les populations de la région.

Voilà pourquoi le programme nucléaire iranien préoccupait le monde entier, notamment les pays arabes, depuis une dizaine d’années. Et le fait qu’Israël possède des centaines de têtes nucléaires, n’était pas une raison convaincante pour laisser produire dans la région des centaines d’autres têtes nucléaires, et les placer entre les mains d’un régime fanatique qui n’a jamais caché son soutien direct et indirect au terrorisme dans le monde (régime syrien, Hezbollah libanais, Hamas palestinien, etc.). En tout cas, il est prématuré et sans doute illusoire d’espérer que les braves pays permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne, vont un jour se pencher avec la même ardeur qu’ils ont montré dans le dossier chimique syrien et le dossier nucléaire iranien, sur les dossiers nucléaires, chimiques et bactériologiques israéliens, un arsenal d’armes de destruction massive qui constituent une très grave menace pour tous les pays du Moyen-Orient. Les pays occidentaux devraient œuvrer comme le demandent les pays arabes, notamment l’Arabie saoudite, à l’élimination des armes de destruction massive du Moyen-Orient. En pratique, il faudrait déjà commencer par obliger Israël dans un premier temps, à reconnaître être probablement la 3e puissance nucléaire au monde après la Russie et les États-Unis, et détenir autant d’ogives nucléaires que la Chine, la France ou la Grande-Bretagne (soit 80 à 400 au total ; l’État hébreux produirait une quinzaine de nouvelles bombes par an), et dans un deuxième temps, à signer le Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP).

L’accord de Genève n’aurait jamais pu avoir lieu sans les sanctions. Et des sanctions, il y en a de plus en plus depuis le début de la révolution islamique de Khomeiny en 1979, à cause du programme nucléaire, mais aussi pour des raisons liées aux violations des droits de l’homme en Iran et au soutien au terrorisme dans le monde. Elles ont touché notamment les domaines pétroliers et financiers, là où ça devait faire le plus mal. Elles étaient prises soit unilatéralement par divers arabes et occidentaux, notamment les États-Unis et l’Union européenne, soit par le Conseil de sécurité de l’ONU. Cela va du gel des avoirs iraniens à toutes sortes d’interdiction, échange de biens et de services, commerce de pétrole et investissement dans l’industrie pétrolière iranienne. Le pays est même exclu du réseau SWIFT ce qui a restreint les transactions interbancaires entre les banques iraniennes et celles du reste du monde. L'Iran est privé de l'accès à pratiquement toutes les transactions avec la plus grande économie du monde. Les années 2012 et 2013 ont été deux années noires pour l’Iran qui a vu les sanctions américaines, européennes et onusiennes, toutes renforcées, notamment en ce qui concerne la monnaie iranienne (mesure prise par les États-Unis), ainsi que l’embargo pétrolier et le gel des avoirs de la Banque centrale iranienne (mesures prises par le Conseil européen). Ainsi, il faut bien comprendre que l’accord de ce week-end ne tombe pas du ciel et n’est pas un acte de bienfaisance unilatéral des Iraniens. Il est le fruit de mesures imposées à l’Iran, qui croulent sous le poids des sanctions. Elles ont fini par pousser ce pays belliqueux à mettre de l’eau dans son vin. 

Cet accord n’aurait jamais pu avoir lieu sans le soutien de Vladimir Poutine et sans l’intransigeance de François Hollande, non plus. Autant les Russes s’en foutaient de l’arsenal chimique de leur lointain allié syrien, qui ne représentait aucune menace pour leur sécurité, autant ils n’avaient aucun intérêt d’avoir un voisin peu commode détenir des missiles balistiques nucléaires. Quant à la France, sans l’intraitable ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, le secrétaire d’État américain John Kerry, était prêt à pavoiser avec un accord incomplet, il y a déjà une dizaine de jours. Cependant, nul ne peut nier que l’accord d’aujourd’hui est avant tout l’œuvre personnel de Barack Obama. « Depuis que j'ai pris mes fonctions, j'ai dit clairement ma détermination à empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire. » C’est clair, et pourtant cela a échappé aux petits esprits médisants.

L’accord établi ce week-end est incontestablement une avancée importante pour l’humanité. Toutes les populations du Moyen-Orient peuvent s’en féliciter. Cette bonne nouvelle renvoie naturellement à l’autre bonne nouvelle pour la région, le processus d’élimination de l’arsenal chimique syrien, après l’acceptation du tandem Assad-Poutine de s’en débarrasser pour éviter l’humiliation des frappes militaires occidentales. Sachez au passage que l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) a validé à la mi-novembre le plan de destruction des 1 000 000 de litres d’agents chimiques syriens d’ici le 30 juin 2014, dont quelques litres ont suffi au régime syrien pour exterminer 1 500 civils en quelques minutes, le 21 août 2013, dans la banlieue de Damas (massacre de Gouta).

Les négociations de Genève opposaient la République islamique d’Iran aux P5+1, les membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU en plus de l’Allemagne (États-Unis, France, Grande-Bretagne, Chine, Russie, Allemagne). Qu’on ne s’y trompe pas, bala tahwajé wala man ya7zarounn, comme l’a précisé la Maison Blanche qui a publié les termes de l’accord historique, « l’objectif (des négociations) était de parvenir à une solution diplomatique vérifiable qui empêcherait l'Iran d'obtenir une arme nucléaire ».

Dans ce but, selon les termes de cet accord préliminaire, l’Iran s’engage à :
- arrêter tout enrichissement de l’uranium supérieur à 5 % et à démanteler les processus techniques qui le permettent (l’uranium naturel ne contient que 0,7 % d’uranium 235, fissile, l’isotope nécessaire à l’usage civil et militaire ; selon l’AIEA, l’Iran possède déjà plus de 6 774 kg d’uranium enrichi à 3,5 %);
- ne pas installer de nouvelles centrifugeuses pour l’enrichissement (qui permettent de concentrer l’uranium 235); rendre inutilisable la moitié des centrifugeuses du site Natanz et les trois quarts de celles de Fordow ; ne pas utiliser de centrifugeuses de nouvelles générations ; limiter la production de centrifugeuses à celles nécessaires au remplacement des machines endommagées (au grand mécontentement d’Israël) ;
- ne pas accroitre son stock d’uranium enrichi à 3,5 % ;
- diluer la totalité de son stock d’uranium enrichi à plus de 20 % pour descendre en-dessous de 5 % (exigé par la France ; une fois l’enrichissement atteint les 20%, processus long, il est plus rapide de passer à un enrichissement de 90 %, nécessaire pour fabriquer une bombe nucléaire)
- arrêter son projet de développement du réacteur nucléaire au plutonium d’Arak (exigé par la France ; ce projet démarré en 2004, pouvait à terme constituer une alternative à l’uranium pour fabriquer une bombe nucléaire) ;
- se soumettre aux contrôles et vérifications nécessaires de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), dont les visites quotidiennes des sites de Natanz et Podow, l’accès aux sites d’assemblage des centrifugeuses, l’accès aux mines et usines d’uranium, la fourniture des informations sur le réacteur d’Arak.

En contrepartie, les P5+1, s’engagent à :
- ne pas imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran au cours des six prochains mois si l’Iran respecte ses engagements ;
- alléger certaines sanctions concernant le commerce des métaux précieux, le secteur de l’automobile, les exportations pétrochimiques dégageant 1,5 milliard de dollars ;
- garder les achats de pétrole iranien au niveau très réduit actuellement (60 % de moins qu’il y a deux ans) ;
- débloquer 4,2 milliards de dollars d’avoirs provenant de ces ventes si l’Iran respecte ses engagements ;
- autoriser le transfert de 400 millions de dollars à des organismes iraniens pour couvrir les frais de bourses d’étude des étudiants iraniens à l’étranger ;
- faciliter les opérations humanitaires qui sont déjà autorisés, notamment les achats alimentaires et médicaux.

Il convient de préciser que si certaines mesures coercitives seront levées, toutes les sanctions imposées par le Conseil de sécurité de l’ONU resteront en place (on compte quatre résolutions à ce jour), ainsi que la « grande majorité » de celles imposées par les pays occidentaux (Etats-Unis, Union européenne, Canada, etc.) et les pays négociateurs, P5+1. Comme celles contre les banques et les organismes financiers iraniens, y compris la banque centrale iranienne, notamment le gel des avoirs de certains ressortissants iraniens à l’étranger (plusieurs centaines de personnes), l’embargo sur les armes, les sanctions financières, les restrictions commerciales, les sanctions contre plusieurs secteurs de l’économie iranienne, les restrictions de la liberté de circulation de certaines personnes, les inspections des navires et des avions iraniens, j’en passe et des meilleures. Comme l’a précisé la Maison Blanche, « Toutes nos sanctions ciblées liées à l'état de soutien de l'Iran au terrorisme, son rôle déstabilisateur dans le conflit syrien, et son bilan catastrophique des droits de l’homme, entre autres préoccupations, demeurent en vigueur... Les P5+1 continueront à les appliquer vigoureusement ». On dit que l’argent est le nerf de la guerre, et pour cause ! Pour mesurer le poids des sanctions qui resteront en place, deux chiffres. Le premier, en apéro : 100 milliards de dollars en réserves de change demeurent inaccessibles au régime iranien. Le second, le plat de résistance : les sanctions pétrolières seules entraineront un manque à gagner pour l’Iran de 30 milliards de dollars pour cette période de test, soit 5 milliards $ /mois, par rapport aux chiffres de 2011 (avant l’entrée en vigueur de ces sanctions).

Les négociations continueront durant les six mois de test afin de trouver « une solution qui nous donne suffisamment de confiance que le programme iranien est pacifique ». Selon les P5+1, la solution complète devra « limiter le programme nucléaire de l'Iran sur le long terme, fournir des garanties vérifiables à la communauté internationale que les activités nucléaires de l'Iran seront exclusivement pacifiques, et veiller à ce que toute tentative de l'Iran de poursuivre une arme nucléaire serait détectée rapidement... Dans le cadre d'une solution globale, l'Iran doit également entrer en pleine conformité avec ses obligations au titre du TNP et de ses obligations envers l’AIEA. » En deux mots : « rien n'est convenu tant que tout n'est pas convenu. »

Ainsi, l’Iran se trouve devant un choix fatidique. Soit la République islamique prouve d’ici six mois qu’elle est de bonne foi, pour négocier et signer une solution globale juste à son programme nucléaire, et « assurer à la communauté internationale que ses activités nucléaires resteront pacifiques », ce qui lui permettra de rompre son isolement, soit il y aura de nouvelles sanctions qui renfonceront son isolement de la communauté internationale. Pour l'instant, tout se passe dans un esprit d'ouverture et dans la concertation entre Hassan Rohani, le nouveau président de la République islamique d'Iran et le Guide suprême, wali el-fakih, Ali Khamenei. Jusqu'où et jusqu'à quand, nul ne le sait. Dans tous les cas, les deux hauts personnages du régime des mollahs sont conscients des mises en garde de la communauté internationale. « Si l'Iran ne peut pas répondre à nos préoccupations, nous (P5+1) sommes prêts à augmenter les sanctions et la pression. » Que personne ne s’y trompe, le monde entier, des États-Unis à la Russie, n’acceptera pas que l’Iran détienne l’arme atomique un jour. « En tant que président (des États-Unis) et commandant en chef (des forces armées américaines), je ferai ce qui est nécessaire pour empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire. Mais, j'ai une grande responsabilité pour tenter de résoudre nos différends de façon pacifique, plutôt que de se précipiter vers le conflit. Aujourd'hui, nous avons une réelle opportunité de parvenir à un règlement pacifique et global, et je crois que nous devons le tester. » Et ce n'est pas pour rien que Barack Obama est prix Nobel de la paix. Rideau, jusqu'au prochain acte.